Partager la page
À Thiès, au Sénégal, le train revient… et avec lui, l'espoir d'un nouveau départ
Publié le
À Thiès, le retour du train, soutenu par l’AFD, suscite l’espoir. Dans cette ville proche de Dakar, où l'espace est saturé, ce projet de mobilité pourrait désengorger la capitale et mieux répartir les opportunités d'emploi.
À l'ombre des anciens ateliers ferroviaires de Thiès, les souvenirs circulent comme des trains fantômes. Depuis les années 1990, cette ville carrefour du Sénégal, située à une soixantaine de kilomètres de Dakar, ne voit plus passer de trains de voyageurs. Avec leur disparition, c'est une part de son identité qui s'est effacée. Car ici, on revendique avec fierté un surnom chargé d'histoire : la capitale du rail. Lorsque l'État a annoncé début 2026 son intention de relancer le train dans cette agglomération de près de 400 000 habitants, une lumière s'est rallumée chez les plus âgés, qui ont connu l'âge d'or du rail, comme chez les plus jeunes, qui ont grandi avec le récit d'un train qu'ils n'ont jamais vu.
Dans une salle modeste, à quelques pas des voies silencieuses, les anciens cheminots se retrouvent régulièrement. Conducteurs, soudeurs, contrôleurs… Ils ont tous consacré leur vie à la voie ferrée. « Quand le train entrait en gare, toute la ville prenait vie », se souvient Aly Sow, président de l'association des cheminots retraités. Quand ils parlent du retour annoncé, le ton change. « Ce sera extraordinaire, lâche Moustapha Fall, ancien conducteur. La ville va revivre. Les jeunes vont pouvoir travailler, étudier, se déplacer facilement. Ceux qui n'ont pas les moyens de vivre à Dakar pourront rester ici. »
À quelques rues de là, la nostalgie laisse place à une réalité plus âpre. Chaque matin, des milliers d'habitants quittent Thiès pour rejoindre Dakar. Comme Awa Diene, qui fait le trajet quotidiennement. « On part tôt, mais on ne sait jamais à quelle heure on arrive », glisse-t-elle, résignée. Cette dépendance à la capitale pèse sur tous les aspects de la vie locale : journées à rallonge, coûts de transport élevés, accès incertain aux formations et aux opportunités.
Pour l'AFD, c'est précisément ce déséquilibre que les projets de mobilité cherchent à corriger. « Il ne s'agit pas seulement de relier deux villes, mais de redistribuer les opportunités, de désengorger la capitale et de faire émerger des pôles secondaires capables de porter la croissance », souligne Mihoub Mezouaghi, directeur de l'agence AFD de Dakar.
Pour le secteur privé local, le retour du train est perçu comme une aubaine. Ibrahima Macodou Fall dirige depuis 1991 la Nouvelle société sénégalaise de textile, qui emploie aujourd'hui environ 200 personnes. « Le réseau routier est saturé. Les temps de trajet sont longs et imprévisibles », explique-t-il. Même conviction chez Maguèye Badiane, revenu d'Allemagne pour développer plusieurs entreprises à Thiès. Sur ses chantiers, il voit déjà les lignes bouger : « À Dakar, il n'y a plus d'espace. C'est saturé, c'est cher. Ici, il y a du potentiel. L'économie industrielle est en train de se déplacer vers Thiès. Si le train arrive, cela va encourager les entreprises à s'implanter. »
Derrière ces attentes, le projet prend forme. L'extension du TER jusqu'à Thiès s'inscrit dans la troisième phase du programme, après les tronçons Dakar-Diamniadio puis Diamniadio-AIBD. Ce programme mobilise des entreprises françaises de premier plan : Alstom, qui a fourni les rames Coradia depuis Reichshoffen, et SETER, filiale de la SNCF, qui assure l'exploitation et la maintenance du réseau.
Pour Cheikh Ibrahima Ndiaye, directeur général de la Société nationale de gestion du TER (Senter), l'axe Dakar-Thiès n'est qu'une première étape d'un réseau appelé à s'étendre vers Tambacounda, voire Bamako. Dans l'ambition de la vision Sénégal 2050, l'objectif est de mailler le pays de plusieurs milliers de kilomètres de voies ferrées.
Mais le train ne peut fonctionner seul. Le Conseil exécutif des Transports urbains durables
(CETUD) est chargé d'organiser les transports à l'échelle de la région via un plan de mobilité urbaine durable (PMUD). « L'enjeu est d'organiser les correspondances et d'assurer l'interopérabilité entre les différents modes », souligne Gorra Sarr, directeur général du CETUD. Un premier projet d'investissement de 20 à 30 millions d'euros est prévu, avec l'appui de bailleurs internationaux. Le principal défi reste l'intégration des acteurs du transport informel, qui assurent aujourd'hui la majorité des déplacements quotidiens.
Autour de l'ancienne gare, dans les rues commerçantes obstruées, l'espoir affleure derrière les difficultés du quotidien. Zakaria Ba, cireur de chaussures, sourit : « On a besoin de nouveaux emplois. Ça va transformer Thiès. On le prend quand, le prochain train ? »